Economie

Bourgogne et Suisse, un couple sur le déclin?

Texte: Alexandre Truffer, Photos: Thierry Gaudillère, Siffert/weinweltfoto.ch

En devenant la référence incontestée sur le marché international, la Bourgogne s’est éloignée des consommateurs helvétiques. Comment s’est transformée la relation privilégiée avec ce grand voisin qui était autant une source d’inspiration que de crus élégants appréciés par les amateurs lors du repas dominical? Enquête sur un désamour qui mêle goûts de luxe, aventures orientales, chaleurs estivales et nostalgie.

Décembre 2018, Genève: une vente aux enchères de 1363 bouteilles du Domaine de la Romanée-Conti rapportait 11,6 millions, soit un moyenne de 8500 francs par flacon. Six mois plus tôt, la même maison d’enchères, Baghera Wines, annonçait que les 1064 bouteilles de la collection personnelle d’Henri Jayer s’étaient arrachées pour 34,5 millions de francs suisses (soit un peu moins de 33 000 francs par bouteille). Ces montants astronomiques font écho aux prix proposés en Suisse pour des millésimes actuels de domaines bourguignons «normaux». Ainsi, la Cave de Reverolle, l’un des commerces spécialisés les mieux achalandés en Bourgogne, propose des Bâtard-Montrachet à partir de 180 francs la bouteille et des Corton-Charlemagne à partir de 150 francs. Quant aux rouges des appellations renommées, ils naviguent dans les mêmes eaux et ce, lorsqu’ils sont disponibles à la vente. Et pourtant, si les grands vins de Bourgogne sont aujourd’hui réservés aux millionnaires, il n’en a pas toujours été ainsi. Si vous avez plus de quarante ans et des parents qui s’intéressaient au vin, nul doute que Chablis, Aloxe-Corton ou Mazoyères-Chambertin figuraient sur les étiquettes servies lors des repas de Pâques ou d’anniversaire de votre enfance. Et pour Noël, on n’hésitait pas à déboucher un Chambertin ou un Corton-Charlemagne.

 

Le Pinot, un cépage de passionnés

Les statistiques (voir ci-dessous) sont éloquentes: en vingt ans, les volumes de vins de Bourgogne vendus sur le marché helvétique ont baissé de 73% tandis que le prix moyen de la bouteille a presque été multiplié par quatre. Ces chiffres suprennent François Gauthier, directeur de la Cave de Reverolle: «en ce qui nous concerne, nous ne constatons pas de baisse d’intérêt pour les vins de Bourgogne. Ce serait même plutôt le contraire, puisque la demande augmente, surtout pour les vins de vignerons, peut-être un peu moins connus, mais qui proposent une excellente qualité.» S’il reconnaît une augmentation, plus qu’une explosion, des prix, les vins de Bourgogne continuent à susciter une forte demande. «Surtout auprès des amoureux du Pinot Noir, poursuit François Gauthier, un segment qui mélange des habitués à de nombreux nouveaux clients, en grand partie alémaniques.»

«Les vins de Bourgogne continuent à susciter une forte demande surtout auprès des amoureux du Pinot Noir, un segment qui mélange des habitués à de nombreux nouveaux clients, en grande partie alémaniques.»

 

Un vin bourgeois devenu gentilhomme

A la fin du 20e siècle, avec la chute du rideau de fer, l’ouverture de la Chine et la démocratisation du vin aux Etats-Unis, des marchés gigantesques ont ouvert les bras aux plus célèbres des appellations. Sous ce vent de la mondialisation, les Grands (de Bourgogne ou d’ailleurs, car le processus a affecté de la même manière Bordeaux, Champagne, le Piémont ou la Toscane) ont changé de nature. Ils étaient les vins de fête des amateurs de la classe moyenne. Les voilà devenus des symboles de richesse des millionnaires du Nouveau Monde comme du Vieux Continent. 

 

Les Louboutin bien plantés dans la glèbe

De manière étonnante (ou peut-être symptomatique de notre époque, après tout n’a-t-on pas vu 1500 jets privés déverser récemment à Davos des cargaisons de puissants venus écouter les prêches décroissants d’une adolescente suédoise ayant traversé l’Europe en train pour alerter contre le réchauffement climatique), la communication autour des vins de Bourgogne n’a jamais été aussi marquée «terroir». Tout visuel sur la région se doit de montrer les petits murs de pierre irréguliers, le tastevin bosselé hérité d’un temps où l’on laissait le temps au temps, le grand-père à casquette de velours et surtout le cheval qui laboure à pas lents les vignes. A voir cette débauche de percherons débonnaires, on croirait presque qu’acquérir un cheval de trait constitue le rêve mystérieusement inaccessible de toute grande fortune asiatique. Le plus surprenant est peut-être que ce marketing reflète encore une certaine réalité. Ainsi, Christian Vessaz (dont l’interview est à lire page 33) confiait son étonnement de voir que les plus importants domaines ne prennent pas de précaution particulière pour protéger des raisins dont la valeur est, à poids égal, supérieure à certains métaux précieux. 

 


CHRISTOPHE TUPINIER

Redacteur en chef de Bourgogne Aujourd'hui

 

Quelle importance a le marché asiatique pour la Bourgogne?
La Chine (si l’on inclut Hong Kong) représente le quatrième marché pour la Bourgogne alors qu’il y a dix ans, c’était encore une destination exotique pour les vignerons. Aujourd’hui, les producteurs des appellations réputées passent leur temps en Asie. Le boom économique chinois fait que 40 à 50 millions de consommateurs ont des moyens financiers très importants. Surtout, ils ont accepté des augmentations de prix délirantes qui n’auraient jamais été avalisées par des marchés traditionnels comme la Belgique, les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne.

Cette explosion des prix a-t-elle aussi lieu en Bourgogne?
Ce qui explose en termes de prix aujourd’hui, ce n’est que dix pourcents de la Bourgogne. On se focalise sur les Grands Crus, qui font à peine 1% de la production, et les Premiers Crus de quelques villages très renommés de la Côte d’Or. Dans le Mâconnais ou un Chablis, il n’y a pas d’explosion de prix. Il y a bien sûr des augmentations de prix, mais je ne crois pas que les coûts des Côtes-Rôties ou des Saint-Joseph aient baissé. C’est une tendance que l’on retrouve sur tous les vins qui atteignent une certaine réputation, en France ou ailleurs.

«Le marché chinois a accepté des augmentations de prix délirantes qui n’auraient jamais été avalisées par des marchés traditionnels comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne.»

Pourquoi les liens autrefois très forts entre la Suisse et la Bourgogne semblent-ils s’être distendus?
C’est vrai qu’il y a un quart de siècle, la Suisse était considérée comme un marché clef. Il faut comprendre qu’en vingt ans, la production n’a pas fabuleusement augmenté. 2018 sera la plus grosse production historique de la Bourgogne, mais la deuxième année en termes de volume reste 1999, ce qui plaide pour une offre stable. Par contre, il y a une explosion de la demande: la Chine, Hong Kong, Singapour bien sûr, mais aussi la Russie, l’Inde et l’Europe de l’Est. Sans compter que la France demeure un marché solide qui absorbe 50% des vins de Bourgogne. Sans doute qu’à un moment ou un autre, des augmentations de prix ne sont pas passées en Suisse et les Bourguignons se sont dit qu’ils iraient donc vendre leur vins sur des marchés prêts à acheter plus cher. En outre, le réchauffement a beaucoup aidé la qualité dans un vignoble aussi septentrional que la Bourgogne. 2015, 2017 et 2018 offriront des millésimes de grande qualité. Au vu de cette évolution positive et de l’augmentation régulière du nombre de millionaires dans le monde, je crois que la dynamique des prix des Bourgogne ne va pas s’inverser.

 


CHRISTIAN VESSAZ

Œnologue à Chardonnay et dans le Vully

 

Comment un œnologue du Vully en vient-il à travailler en Bourgogne?
Depuis 2016, je vinifie dans le Mâconnais, près du village de Chardonnay, pour un domaine de dix hectares d’un vigneron sorti de la coopérative à cause des prix trop bas payés par celle-ci. La société comprend deux autres associés, le vigneron et un investisseur suisse, horloger de son état et iniateur du projet, qui possède une résidence non loin du domaine.

Quelle est votre vision de la Bourgogne?
J’ai le souvenir d’une Bourgogne proche de la Suisse où mes parents allaient acheter des vins que l’on servait lors de toutes les grandes occasions. Au fil des années, ces vins sont devenus de plus en plus chers, et la qualité n’a pas forcément suivi, tandis que les vins suisses devenaient de plus en plus intéressants. Si l’on analyse les choses un peu plus en profondeur, la Bourgogne produit des vins exceptionnels, que leurs prix rendent désormais inaccessibles. Quant aux crus des petits vignerons dont les prix ne seraient pas prohibitifs, impossible de les acheter, car tout est vendu d’avance. Pour l’amateur qui va en Bourgogne, il ne reste que la production des grands négoces qui n’est pas toujours de grande qualité.

«J’ai le souvenir d’une Bourgogne proche de la Suisse, où mes parents achetaient des vins que l’on servait à toutes les grandes occasions. Au fil des ans, ces crus sont devenus de plus en plus chers, et la qualité n’a pas forcément suivi.»

Comment a évolué votre image de la Bourgogne depuis que vous y travaillez?
Dans le sud de la Bourgogne où je travaille, les prix ne représentent pas un problème, par contre, j’ai l’impression que plus on va vers le nord, plus la situation devient problématique au niveau économique. Le vin devient de plus en plus un produit de luxe, ce qui conduit à une dérive malsaine. Le prix des vins augmente, mais moins vite que celui des terrains. Avec un foncier qui prend l’ascenseur, seuls les grands groupes, de vin à l’origine, et de luxe ou d’assurances désormais, peuvent acheter des vignes en Grand ou Premier Cru. Dès lors qu’un domaine est en hoirie, il devient impossible pour l’exploitant de racheter les parts des autres héritiers, sans parler des droits de sucession, prohibitifs en France.

Qu’est-ce qui a transformé la Bourgogne?
La conquête du marché asiatique a joué un grand rôle. Les Bordelais ont été les premiers à l’investir et à s’engager dans cette politique d’augmentation pharaonique de prix. Les Bourguignons ont suivi avec l’avantage de proposer des véritables produits de niche. Ce qui n’est pas le cas des grands châteaux qui produisent plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de milliers de bouteilles du même vin. Aujourd’hui, les très riches, demandeurs de très exclusif, se sont tournés vers les Bourguignons qui ne proposent que quelques centaines de flacons d’un même vin.

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