Entretien avec Alexandre Grandjean | Anthropologue

... ou religion?

Texte: Alexandre Truffer, Photos: Pascal Tanner; m.à.d

Pourquoi un chercheur en sciences sociales des religions s’intéresse-t-il au vin?

Notre projet s’intéresse à ce qui se passe lorsque les gens quittent les églises sans devenir nécessairement athées. Depuis les années 1970, de plus en plus de personnes se déclarent «spirituelles, mais pas religieuses» et des pratiques comme le yoga ou les thérapies alternatives connaissent un succès croissant. Mes collègues travaillent sur les festivals écologiques urbains qui attirent un public particulier: massivement de gauche, âgé de trente à quarante ans, classes moyennes supérieures. De mon côté, j’ai désiré m’intéresser au monde agricole. Il a fallu restreindre le sujet. Je me suis donc focalisé sur la viticulture. Ce choix était motivé par la Fête des Vignerons, qui créait une dynamique intéressante, et par le fait que, en matière d’écologie, les vignerons sont, et de loin, les plus représentés dans les médias. Comme s’ils représentaient un pont entre monde rural et monde urbain. Beaucoup de ces vignerons médiatiques pratiquent la biodynamie et c’est ce qui m’a amené à entrer dans cet univers.

Quels sont vos liens avec la viticulture?

Je viens d’une famille d’origine paysanne près de Romainmôtier. Je connais très bien ce milieu, mais n’avais à la base aucun savoir technique en agronomie ou en viticulture. Je suis anthropologue. Mon travail consiste à aller voir des vignerons et à comprendre leurs pratiques, leurs préoccupations. J’ai rencontré une quarantaine de producteurs: huit en agriculture conventionnelle ou simplement biologique. Je me suis intéressé ensuite à ceux – certifiés ou non – travaillant en biodynamie. Sans oublier ceux qui expérimentent des pratiques dites «holistiques», comme le néo-chamanisme, l’utilisation de cristaux ou la méditation dans les vignes.

Et quelle est votre position par rapport à l’anthroposophie?

Un chercheur qui travaille sur le religieux est toujours suspect. Les critiques le considèrent comme un «compagnon de route», et les croyants comme un sceptique. Personnellement, je n’ai pas de lien avec l’anthroposophie, qui est un vaste mouvement de pensée, et pratique l’agnosticisme méthodologique. Je n’ai pas à dévaluer ce que les vignerons font. Cela n’empêche toutefois pas d’avoir des positions critiques et nuancées, tant sur ce qui se pratique aujourd’hui que sur l’histoire de l’anthroposophie et certaines controverses.

Faut-il suivre Rudolf Steiner pour pratiquer la biodynamie?

Tous les vignerons que j’ai interrogés le disent: on ne peut pas pratiquer la biodynamie sans avoir lu Rudolf Steiner. Tous ajoutent que: soit, ils n’en ont compris que 10%, soit ils préfèrent se tourner vers la médiation pratique d’experts alternatifs. En Suisse romande, aucun vigneron ne se déclare explicitement anthroposophe. Du reste, on peut s’interroger sur ce que signifie aujourd’hui être anthroposophe: lire Rudolf Steiner, s’intéresser à la pédagogie des écoles Waldorf, utiliser des produits Weleda, être officiellement membre de la Société anthroposophique de Dornach?

La biodynamie était-elle pensée pour correspondre aux besoins des vignerons?

Si l’on revient au texte de base, le «Cours aux agriculteurs» de Rudolf Steiner, on se rend compte que celui-ci a été écrit pour un domaine de 500 hectares vu comme un ensemble quasi autarcique. Ce qui n’a rien de commun avec l’agriculture suisse. Quant à la monoculture, c’est une «hérésie». Sans parler du fait que l’alcool est proscrit par l’anthroposophie. Ce qui crée des paradoxes qui bousculent une lecture plus «orthodoxe» de la biodynamie. Une partie de mon travail consiste à comprendre comment l’agriculture biodynamique se diversifie et tend à se détacher de son cadre anthroposophique, notamment à travers les populations vigneronnes qui n’étaient pas le public-cible originel.

Pourquoi la biodynamie a-t-elle un tel succès dans la viticulture?

Depuis les années 1970, certains experts ont adapté les consignes de la biodynamie à la vigne. De manière partielle, il est vrai. Si l’on regarde le cahier des charges de Demeter Suisse, la seule obligation est de faire, une fois par année, une pulvérisation de 500 (bouse de corne) et de 501 (silice de corne). Quant aux préparations de compost, elles sont conseillées, mais pas obligatoires. Enfin certaines préconisations de Rudolf Steiner, comme les poivres (opération qui consiste à brûler les nuisibles avant de répandre leurs cendres pour s’en protéger), ont été tout simplement abandonnées par l’ensemble des praticiens. On assiste à un phénomène intéressant: d’un côté les tenants d’une pensée anthroposophe cherchent à recadrer les vignerons, de l’autre, ceux-ci butinent entre différentes ressources. Ils prennent le message holistique de la biodynamie, qui est dans l’air du temps. L’écologie est de la même manière une approche holistique qui s’intéresse aux grands ensembles pour réconcilier local avec global. C’est d’ailleurs un message que délivrent aussi les institutions scientifiques. Ce qui change, ce n’est pas vraiment le discours, mais plutôt le cadrage. Veut-on se référer aux explications données à ces grandes questions par les sciences environnementales ou préfère-t-on les réponses d’une autorité «clairvoyante», comme se définit Rudolf Steiner, qui aurait eu accès à une réalité cachée au commun des mortels. Les deux options ne sont pas antinomiques pour les vignerons.


«Rudolf Steiner qui, pour la biodynamie, reprend les idées de Goethe sur la «métamorphose des plantes», est un très bon communiquant. S’il fait de la vache un être spirituellement pur, c’est certainement parce qu’il comprend l’attachement qui lie les agriculteurs à leur bétail.»


Quels sont les liens entre la biodynamie et la vision cosmologique de Rudolf Steiner?

Dans une lecture anthroposophique, inspirée des pensées alchimiques de la Renaissance, lorsque l’on fait des préparations en biodynamie, on travaille avec deux forces qui animeraient l’univers. On trouve d’un côté les forces dites «arhimaniennes», qui personnifient des forces terrestres comme la rigidité, la matérialité, la mort, et de l’autre les forces «lucifériennes», qui sont les forces cosmiques synonymes de liberté, de spiritualité, mais aussi de dérives mystiques. Tout l’enjeu consiste à trouver un équilibre entre ces deux polarités. C’est pourquoi, d’un point de vue des préceptes biodynamiques, il faut faire une 500, qui travaille avec les forces terrestres pour ancrer les plantes dans le sol, et une 501, qui utilise les forces cosmiques pour orienter les végétaux vers le soleil.

Les vignerons croient-ils vraiment à ces forces lucifériennes et arhimaniennes?

Demandez à un catholique s’il croit à «l’infaillibilité pontificale» et vous aurez certainement la même réponse: «oui et non». Tout est affaire de cadrage et de nuances. Du reste, il faut discerner la biodynamie, sa cosmologie et son corpus de texte qui doit être remis dans un contexte et l’agriculture biodynamique, ce savoir pratique de la conduite des cultures.

Le bio utilise des pesticides aux effets mesurables et répétables. La biodynamie associe des rituels à des éléments choisis pour leur valeur symbolique. Pourquoi sont-ils toujours associés?

Culture biologique et agriculture biodynamique ont la même histoire. Au début du 20e siècle, des mouvements romantiques vont se créer en réaction à l’industrialisation de l’agriculture. Ainsi, les documents de Bio Suisse font coïncider l’histoire du bio avec les origines de la biodynamie. Parmi les fondateurs mis en avant dans la littérature, on retrouve deux figures: Albert Howard et Rudolf Steiner. La séparation se fait assez vite entre la branche scientifique anglo-saxonne et la branche germanique qui intègre cosmologie et préparats. Cependant,plutôt qu’une coupure nette, c’est un cheminement parallèle. D’ailleurs, une certification en biodynamie implique une certification bio. Qui plus est, Demeter se présente comme du «bio et plus». Ce plus signifie, au point de vue pratique, les préparats et les influences cosmiques.

On lit souvent que la biodynamie est un retour à un savoir ancestral. Or, avant 1924, aucun manuel de viticulture ne fait mention de corne de vache. Sur quelle tradition se base vraiment la biodynamie?

Rudolf Steiner n’a pas inventé grand chose. Pour la biodynamie, il reprend les idées de Goethe sur la «métamorphose des plantes». Là où il innove vraiment, c’est avec les préparats. Difficile de savoir s’il y a un folklore particulier dans lequel il aurait puisé. Par contre, c’est un très bon communiquant. S’il fait de la vache un être spirituellement pur, c’est certainement parce qu’il comprend l’attachement qui lie les agriculteurs à leur bétail. Il faut bien comprendre que la tradition n’est rien d’autre que ce qu’on la fait devenir. On est toujours dans l’invention en fantasmant un imaginaire passé que l’on transpose dans le présent. Ainsi, le chamanisme est un mot inventé par les Russes pour les pratiques de tribus de la toundra qui s’applique désormais à de nombreuses pratiques «pas très catholiques» des peuples extra-occidentaux.

Pourquoi cet imaginaire est-il si bien reçu?

Parce qu’il évoque une période antérieure à l’agrochimie. Les almanachs ou le «Messager boiteux» ressemblent beaucoup au calendrier de Maria Thun. Cette proximité permet de lier les pratiques d’aujourd’hui à ce que le grand-père faisait dans son jardin. En outre, il ne faut jamais oublier que l’on parle de vignerons qui ont un but précis: produire du bon vin. La recherche de l’excellence est l’une des principales motivations des domaines en reconversion. Si ceux-ci ne trouvaient pas leur compte dans cette agronomie et si elle n’était pas validée par des résultats dans des concours, ou chez Parker, ils feraient tout simplement autre chose. Il est en effet intéressant de voir que, depuis les années 1990, il existe d’autres agronomies alternatives qui n’ont jamais pris comme par exemple la cosmoculture d’Alain et Philippe Viret, dans la Vallée du Rhône.

Quel est le futur de la biodynamie?

On peut observer deux phénomènes différents. Le premier est une sécularisation de la biodynamie qui tend à écarter la plupart des éléments cosmologiques et les références à Rudolf Steiner, pour n’en faire plus qu’une figure inspirante parmi d’autres. Les concepts de forces cosmiques vont laisser place à un discours périscientifique. Celui-ci met en avant la mémoire de l’eau ou l’homéopathie et invoque des gens comme le Professeur Luc Montagnier ou Jacques Benveniste. Ce qui permet de choisir comme maîtres à penser des scientifiques polémiques, plutôt que des tenants de l’anthroposophie. Ainsi, lorsque la Ville de Lausanne met des panneaux pour indiquer que deux de ses domaines sont passés en biodynamie, ces tableaux explicatifs ne mentionnent ni Rudolf Steiner, ni les différentes forces. Ils se contentent d’indiquer que la biodynamie est une agronomie éthique bonne pour la planète et les relations entre les humains. Cette sécularisation est surtout présente dans les domaines prestigieux qui se convertissent en biodynamie parce qu’ils y voient une continuité avec leurs valeurs personnelles ou une opportunité en termes de communication.

Et l’autre courant?

Il existe un deuxième profil: les vignerons qui spiritualisent. Ce sont en général des petits domaines familiaux de quelques hectares qui opèrent des choix qui peuvent les précariser. Les vignerons sont généralement déjà engagés dans des pratiques spirituelles telle que la méditation, la géobiologie ou la communication inter-espèces. Néanmoins la majorité des producteurs que j’ai rencontrés dans le cadre de mon travail se situent quelque part en ces deux pôles.

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