Là où les corbeaux se disent le bonsoir

Dézaley-Marsens

Texte: Alexandre Truffer, Photo: Sebastien Staub, Siffert / weinweltfotos.ch

Au coeur de Lavaux, huit hectares de vignes peuvent arborer l’Appellation d’origine contrôlée Grand Cru Dézaley-Marsens. Bien présente sur certaines étiquettes renommées, cette AOC est totalement oubliée des multiples publications sur la célèbre région inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nous nous sommes intéressés à ce fantôme viticole perché au sommet de la plus célèbre des appellations helvétiques.

En obtenant la note exceptionnelle de 95,8 points sur 100, le Dézaley-Marsens Hautcrêt 2001 de Dubois Fils remporte la catégorie «Vieux millésimes» et le trophée du plus haut pointage du Mondial du Chasselas 2012. L’année suivante, les Frères Dubois s’imposent dans la même catégorie lors de la deuxième édition de ce concours international. La cave de Cully survole les débats avec son Dézaley-Marsens de la Tour 1984. Ces deux vins ont pour particularité de porter l’appellation la plus mystérieuse de Suisse: l’AOC Dézaley- Marsens Grand Cru. L’épicurien qui rencontrerait cette étiquette pour la première fois pourrait imaginer que l’ajout du lieu-dit Marsens correspond à un étage supplémentaire dans la pyramide de qualité que sont supposées incarner les Appellations d’origine contrôlée. Ce qui n’est pas tout à fait faux, puisque un Dézaley Grand Cru ne peut revendiquer l’appellation Dézaley-Marsens Grand Cru s’il ne provient pas de la zone délimitée précisément par la législation. À l’inverse, un Dézaley-Marsens peut être «reclassé» en Dézaley.

Une appellation fantôme

De là à en tirer une hiérarchie des crus, il y a un pas qu’il ne faut pas franchir trop vite. En effet, cette petite appellation de quelque huit hectares n’apparaît que dans une poignée de statistiques officielles et dans les textes législatifs. L’amateur à la recherche de précisions se rendra vite compte que les documents de promotion ou de présentation du vignoble vaudois ne mentionnent que deux AOC Grand Cru: Dézaley et Calamin. Les interlocuteurs officiels du vignoble ne seront pas d’un grand secours. La réponse oscillera entre: «aucune différence avec le Dézaley» et «le Dézaley n’est déjà pas très grand, alors communiquer sur ce confetti de quelques hectares serait compliqué et sans intérêt ». Plus intéressant encore, une recherche dans les archives de la presse régionale ne donnera rien! Autant le dire tout de suite, le mystère est épais et cet article ne lève qu’une partie du voile sur les brumes qui entourent une appellation que personne ne semble pressé de sortir du placard où elle sommeille depuis des lustres.

Une terre rapide malgré les murs

Comme on peut l’imaginer, les professionnels les plus intéressés à parler de l’appellation Dézaley-Marsens sont ceux qui en produisent. Et on peut les compter sur les doigts de la main, puisqu’en dehors des Dubois – Fils et Frères – seuls Luc Massy, Marina Bovard, Marcel Corboz, le Domaine Badoux-Parisod, la famille Roux-Naef (propriétaires de la tour qui a donné son nom à l’appellation) et l’État de Vaud semblent utiliser cette appellation. «L’histoire commence avec Oscar Dubois, un charretier venu faire des transports de vendanges pour la Ville de Lausanne», explique Jean-Daniel Dubois (de Dubois Fils). Il décèdera en 1936 après avoir acquis des vignes près de la Tour de Marsens. Ses fils, Marcel et Gaston, agrandissent le domaine familial. «Pour saisir le contexte, il faut comprendre la topographie du lieu. Autour de la tour, la pente est rapide», précise le vigneron d’Epesses. «Là-bas, les murs sont hauts, confirme Christian Dubois (des Frères Dubois), mais malgré cela la pente reste raide. De plus, avant les travaux entrepris pour créer des chemins d’aménagement, c’était un coin difficile d’accès. Ces vignes, si pénibles à travailler, étaient donc moins onéreuses que les parcelles moins pentues.» Nous sommes au début de la seconde moitié du 20e siècle, à une époque où de nombreux travailleurs de la terre cessent la polyculture pour se concentrer sur une seule spécialité (vignoble, bétail ou grandes cultures). «Marcel et Gaston n’étaient pas riches», explique Christian Dubois, «mais ils étaient jeunes et travailleurs. Ils achètent donc les vignes en proposant des remboursements (avec intérêt) échelonnés tous les six mois. Pour les familles paysannes de l’époque, cela constituait une sorte de retraite».

L’altitude: un handicap devenu un atout

En 1962, Vaud décide de dépoussiérer ses appellations. Pour utiliser un euphémisme local, disons que les discussions sont «animées» dans le canton. En réaction au développement du 49/51 (une pratique permettant d’apposer une appellation – à l’exception des AOC Grand Cru – sur un vin qui contenait la moitié plus un pourcent de vin effectivement originaire du lieu indiqué sur la bouteille, le solde provenant d’appellations voisines), des notables d’Yvorne créent le label Terravin. De même, la volonté des vignerons des alentours de la Tour de Marsens d’utiliser l’appellation Dézaley Grand Cru n’est pas du goût de tous. Principale critique: entre les rives du Léman et les hauts du Dézaley, la différence d’altitude avoisine les 200 mètres. L’incidence sur les températures est importante et se traduit par un retard de maturité de près d’une semaine. La patience n’étant pas le fort de certains vignerons, les producteurs du coeur du Dézaley s’inquiètent de voir ces vins plus acides et moins mûrs arborer leur précieuse appellation et rechignent à «laisser faire du Dézaley là où les corbeaux se disent le bonsoir». En un demi-siècle, les bisbilles autour des réglements viticoles ont été complètement oubliées par le grand public. Le vignoble a changé, le climat aussi. Des nuits plus fraîches, des pentes plus fortes, des maturations plus lentes: toutes ces handicaps d’antan sont devenus des atouts recherchés par les vignerons. Et par les épicuriens, si l’on en croit les résultats des Dézaley-Marsens Grand Cru dans les concours.

vinum+

Weiterlesen?

Dieser Artikel ist exklusiv für
unsere Abonnenten.

Ich bin bereits VINUM-
Abonnent/in

Ich möchte von exklusiven Vorteilen profitieren

VINUM-Newsletter

Erhalten Sie das Neuste von VINUM direkt in Ihre Inbox!

JETZT ABONNIEREN